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ANIMATRIX
U.S.A., 2003, de Andy Jones, Mahiro Maeda, Shinichiro Watanabe, Yoshiaki Kawajiri, Takeshi Koike, Koji Morimoto, Pete...

 

Matrice globale

    Petite mise au point personnelle sur l'univers matrixien ! En juin 1999, déboule sur les écrans français Matrix de Andy et Larry Wachowski qui vient de faire grand bruit outre atlantique et dont Warner a très fortement appuyé le lancement. Produit par Joel Silver, le spectateur découvre alors tout une partie de sous-culture qui lui était inconnue, voire même déconsidérée. Le kung fu movie, les jeux vidéos en font partie mais c'est bien de la jap'animation que vient l'influence majeure. A la vision de la chose, je fus plutôt choqué de voir à quel point les Wachwoski s'étaient emparés d'un pan culturel entier, d'une identité qu'ils avaient travestie et fait leurs afin de l'occidentaliser dans un habile patchwork  copier - coller de différents supports. Tributaire de ceux qui les avaient inspirés, il n'y avait pas un plan, pas une pose graphique qui ne m'évoquait d'autres oeuvres (Akira, Ghost in the Shell, Dark city, Terminator, etc...). Et pendant que le monde entier s'extasait devant autant de trouvailles, je doutais véritablement de la sincérité d'une telle entreprise. Elle déballait ses sources sans les nommer, en prenait ses atouts les plus beaux sans avoir la même saveur. Les suites annoncées allaient être grandement révélatrices des intentions des deux frangins, et elles ne se firent guère attendre.

    Tout d'abord Matrix Reloaded découvert sous peu rassure franchement. Coincé par un premier opus explicatif (trop même, le milieu du film en souffre vraiment), les Wachwoski n'avaient pas profité de la pleine liberté que leur offrait la matrice, obligés de faire comprendre à leurs spectateurs tous les tenants et aboutissants d'un tel réseau. Dans Reloaded, les Wachwoski ont enfin utilisé la base de leur concept ludique, dont on ne peut plus considérer la matrice comme un réseau uniforme (ce qui serait faux d'ailleurs et impensable informatiquement parlant) mais au contraire comme un ensemble d'espaces temps protéiformes, chargeables et reconfigurables sans limite. Le couloir de la circulation avec son infinité de portes sont comme le bureau sur lequel un "double cliquer" nous ferait pénétrer sur une nouvelle page, un nouveau programme. Neo se rend chez le Mérovingien, se bat contre ses virus, tire une porte et surprise se trouve en fait dans un château victorien. La ligne de code s'update sans cesse dans un souci de passer au stage suivant (jeu vidéo) avec son nouveau défi à surmonter afin de pouvoir atteindre le niveau supérieur qui conduira forcement à un moment ou à un autre au boss final (la source). Matrix Reloaded est régi clairement par l'écriture du jeu et de l'informatique plus que tout autre chose. Les frères Wachowski ont radicalisé leurs influences, particulièrement lors du déconcertant final qui renverse les acquis réel du premier pour les coltiner à des courants plus déconstruits et sinueux renvoyant directement à la série animée Serial Experiment Lain de
Ryutaro Nakamura.

    Il restait néanmoins aux frangins à rendre à César qui ce qui appartient à César. C'est chose faite avec la bonne initiative de lancer la production en parallèle des films d'une série d'OAV (Original animé video, format très prisé au pays du soleil levant) directement réalisé par des artistes majeurs de la jap'animation. Pas moins de trois ans de collaboration et de management intensif seront nécessaire afin de porter à terme toute la complexité d'une telle oeuvre. Michael Arias fut le producteur et superviseur de l'ensemble du projet aidé sur place par Hiroaki Takeuchi et Eiko Tanaka. Quant à Joel Silver, il a du plaidoyer avec tout le bagout qu'on lui connaît la cause des Wachwoski aux executifs incrédules et réticents de Warner, à l'idée de devoir allonger quelques billets supplémentaires (mais que voulez-vous, aller faire comprendre que l'animation japonaise est un média majeur à une bande de calculettes qui n'ont déjà rien décoder du premier Matrix !). Finalement convaincu qu'il y avait du blé à se faire à moindre coût (les japonais produisent leur série à l'économe, celluloïd souvent utilisé plusieurs fois, immobilité du plan dont le mouvement se traduit seulement par la trajectoire de la caméra, défilement des arrières plans etc...), les pontes de Warner ont alloué un budget confortable de 15 millions de dollars (dont 5 déjà pour Le vol final de l'Osiris), qui allait permettre aux animatreux de se surpasser et d'expérimenter comme des furieux. 

    Comme vous le verrez dans le détail plus bas, les Wachwoski ont fourni le scénario de 4 épisodes, le reste étant des créations libres des différents maîtres embauchés (Yoshiaki Kawajiri, Schinichiro Watanabe, Koji Morimoto, Peter Chung). Et leur seul regret fut de ne pas réussir à convaincre Mamoru Oshii de participer ainsi que Katsuhiro Otomo coincé dans le développement hell de son Steam Boy. Le résultat de l'ensemble dépasse la fusion des médias envisagés. Avec Animatrix, le cinéma discute et s'enrichit à la fois de la jap'animation mais d'un support qu'on a souvent jugé concurrent, alors que les deux se complètent dans un procédé de globalisation, le dvd. Cette interactivé inter media ouvre l'horizon d'un métissage fructueux et homogène de formes pour aboutir à un univers rempli de correspondances créatives et culturelles. Finalement l'intention première d'Andy et Larry Wachwoski est enfin percée à jour à travers leurs volonté d'absoudre les barrières du patchwork initial pour retourner aux sources, devenir plus radical et affirmer, tendre enfin vers un ensemble - monde. A la vue d'Animatrix, c'est les deux films qui en ressortent grandis. Pari réussi haut la main, surtout lorsque le spectacle proposé est absolument virtuose, permettant de bousculer et questionner les règles de l'interaction mutante et incessante de la matrice face aux vertiges de l'homme. Cédric Gentaz

 

 

Chaque morceau dure environ 10 minutes. Voici la liste, le pitch et un petit commentaire de chacun d'eux. Par Cédric Gentaz

 

1 : Final Flight of the Osiris (Le dernier vol de l'Osiris)
Pitch : L'équipage de l'Osiris a découvert que l'armée de machines s'apprêtait à envahir Zion.

Dernière réalisation en date du studio d'animation Square soft (Final Fantasy), ce segment est réalisé en CGI (image de synthèse). Il est une passerelle scénaristique entre Matrix 1 et 2, puisqu'il narre l'important message délivré par l'équipage de l'Osiris à Zion, sur le point d'être attaqué par 250 000 sentinelles. Assurément, il s'agit ici du morceau qui se rapproche le plus de l'esthétique des films, donc le plus américain. L'intro est une scène de combat au sabre sensuel qui renvoie illico presto à la baston du dojo du premier Matrix. Visuellement, le spectacle est là, certains plans sont grisants (Joe qui saute d'une hauteur spectaculaire dans un enchaînement de poses chorégraphiques) mais le dépaysement est moins garantie que sur les autres. Jolie chant du cygne pour Square soft.





2 : The second renaissance parts 1 and 2 (La seconde renaissance partie 1 et 2)
Pitch :
Le monde se désagrège au rythme des tentatives avortées du peuple des robots pour obtenir son émancipation. Réalisé par Mahiro Maeda, scénario de Andy et Larry Wachwoski

Attention morceau d'anthologie gravé sur DVD. Réalisé par Mahiro Maeda à qui l'on doit la série Blue Submarine 6, la fusion entre la traditionnel 2D et 3D atteint des sommets jusque là insoupçonnés. Ce segment scindé en deux parties relate le début des conflits entre les robots et les hommes, jusqu'à son paroxysme avec la guerre et son achèvement et la mise en route de la matrice. Maeda réalise un pur fantasme de sf par sa mise en scène réfléchie et les thèmes qu'il brasse. Confrontant la propre structure de son récit à des faits historiques, l'auteur s'emploie à combiner des techniques issues du documentaire, films de guerre et de propagande. Rempli de symboles allégoriques et symboliques, ce morceau fait sérieusement réfléchir sur la répétition incessante de l'Histoire, ce qui le rapprocherait dans son fond du grand Miyazaki San. A noter que certains scènes atteignent un tel réalisme que leurs violences (jamais gratuite) pourrait en choquer plus d'un. Prudence.

 



3 : Kid's story (L'histoire du Kid)
Pitch : Assis dans la salle de classe près de la fenêtre, le Kid rêve à de nouveaux horizons. Son téléphone sonne. Neo l'invite à le rejoindre de l'autre côté du miroir.Réalisé par Schinichiro Watanabe, scénario de Andy et Larry Wachwoski

Écrit par les Wachowski brothers en personne, Kid's story nous raconte comment le Kid (c'est-à-dire  le gamin de Reloaded qui harcèle Neo), va s'extraire de la matrice par un acte impassible. On pense fortement à Serial Experiment Lain à travers son ambiance au départ contemplative. Réalisé par Schinichiro Watanabe (Cowboy Bepop), la technique utilisée de l'animation crayonnée (rendu ultra-réaliste) atteint des sommets de perfection. Morceau très sensible de part le sujet qu'il aborde, le suicide chez les adolescents, confronté à un univers gris et sans chaleur, un monde plongé dans son conformisme léthargique. A ce titre la séquence du "saut" est à la foi lyrique et tragique, mais magnifiée dans sa symbolique par le découpage. Puisqu'en rapport à l'univers matrixien, il s'agit d'une libération (amalgame entre l'oiseau prenant son envole et l'esprit libéré du corps en apesanteur). Un de mes sketches préférés, "Am i alone ?"...

 

 

4 : Programm (Programme)
Pitch : Projeté dans une simulation de la matrice nommée "Samourai", CIS, un soldat de Zion, doit choisir entre son amour et sa loyauté pour ses camarades restés dans le monde réel. Réalisé et écrit par Yoshiaki Kawajiri.

Scénario original de Yoshiaki Kawajiri (Ninja Scroll) qui le met lui-même en images. Deux protagonistes se combattent au temps médiéval dans une simulation de samouraïs. L'un des deux est un traître qui veut que sa compagne se rebranche avec lui à la matrice, trahissant ainsi ses amis restés dans le monde réel. Comme d'habitude chez Kawajiri, l'action et ses mouvements priment par dessus tout, même sur la narration. Efficacité et virtuosité sont au rendez-vous, utilisant extrêmement bien toute la profondeur de son environnement, dont la camera en traverse les différents plans. Ils confrontent ses personnages à ses thèmes récurrents de l'amour et de la mort. Épisode personnel, certes, mais n'apportant rien de neuf à l'univers façonné par les frangins.

 

 

5 : World Record (Record du monde)
Pitch :
Grâce à une fantastique combinaison de volonté et de puissance physique, DAN, le recordman du monde du 100 mètres, a repoussé les limites imposées au corps par les lois de la biomécaniques.
Réalisé par Takeshi Koike, scénario de Yoshiaki Kawajiri.

Second segment scénarisé par Kawajiri et mis en scène par l'un de ses élèves les plus doués et bras droit fidèle : Takeshi Koike. Je prends un partie pris mais contrairement à beaucoup j'adore World Record. Un athlète hors pair, Dan recordman du monde du 100 m, conscient à fournir l'effort ultime afin de pulvériser celui qu'il a établi. Exploit physique qui lui permettra peut-être de franchir la matrice. Le graphisme renvoie plutôt du côté americain vers Franck Miller, mais la mise en scène de Koike est tout ce qu'il y a de plus japonais dans sa dynamique. Rythme et précision du cadrage phénoménals, montage chirurgical permettant de saisir l'hyperbole de l'effort d'un corps lancé à pleine vitesse jusqu'à sa pulvérisation libérant toute son énergie contenue. L'image ralentie se freeze, puis par une volonté dantesque se réactive. Les mains des agents accrochent le vide, mais c'est déjà trop tard, Dan est déjà partie, absorbé vers l'avant tel un projectile brisant le simulacre. Voilà qui permet de montrer que la matrice ne peut plier les volontés les plus fortes à sa volonté, la fin du morceau atteint une note christique.

 

 

6 : Beyond (Au - delà)
Pitch : Un bug du programme altère la Matrice dans un petit coin de banlieue désaffectée. Réalisé et écrit par Koji Morimoto.

Koji Morimoto est l'homme à qui l'on doit le premier sketch (Magnetic Rose) du cultissime et toujours inédit Memories. Un segment déconnecté totalement du lot, atypique et onirique. C'est une version pop d'Alice au pays des merveilles. Le lapin a été remplacé par un chat, et la matrice est le monde merveilleux ou un bug dans une zone produit une aire de jeu improvisé pour enfants incrédules. Mais les agents sont déjà en route pour reconfigurer tout ça. Le rythme est assez lent et contemplatif alors que la mise en scène est son opposé. Impressionnante, la caméra est hyper mobile pour toucher au plus prés des personnages (vue subjective) et des choses (décadrages sévères). Une vraie curiosité d'auteur. Beyond, c'est une friandise.

 

 

7 : Detective's story (Une histoire de détective)
Pitch : Un privé, Ash, est recruté pour retrouver une cyber criminelle légendaire, Trinity. Réalisé et écrit par Schinichiro Watanabe.

Ambiance grandiose, immersion totale dans cet hommage aux films noirs des grands polars hollywoodiens des années 40, 50 (Le grand sommeil d'Howard Hawks !). Le scénario est plutôt bien foutu, construit en flash-back et réalisé par le même metteur en scène que Kid's Story (Watanabe est le seul à avoir eu le privilège de diriger deux segments). Un détective est contacté mystérieusement pour retrouver la trace d'un hacker connu sous le nom de Trinity. Ce qu'il découvrira pourrait l'emmener plus loin que tout ce qu'il avait imaginé. C'est beau à se damner (ah la neige !) mais je reprocherais un peu la même chose qu'au segment de Kawajiri (Programm) ; ça ne fait pas avancer le schimlblik matrixien. Doit être considéré comme un joli bonus à l'univers des frères Wachwoski.

 

 

8 : Matriculed (Matriculé)
Pitch : Des rebelles capturent un robot pour le rallier à leur cause en projetant sa "conscience" dans une matrice à visage humain plus séduisante pour une machine que le monde réel. Réalisé par Andy Jones - studio Square soft, scénario de Andy et Larry Wachowski. Réalisé et écrit par Peter Chung.
   
Réalisé dans l'urgence et en dernier, le morceau de Peter Chung est le seul a avoir été réalisé en Corée. Il est à mes yeux d'un grand intérêt. Il renverse non sans ingéniosité le principe de Matrix. Un robot tente d'être convertie à notre cause selon son libre-arbitre en le précipitant à l'intérieur d'une matrice humaine. Trop humaine peut-être car l'androïde va découvrir des choses troubles et inconnues à sa conscience, l'amour et la sexualité. Le morceau de Chung est parcouru de métaphores sexuelles explicites, le mélange psychédélique formel peut être vu comme une stimulation de nos sens mis à l'épreuve (à prendre dans le sens "excitation cérébrale"). Abstrait et déroutant à plus d'un titre, voilà ce qu'on appelle une oeuvre "couillue" qui va jusqu'au bout des ses partis pris. Vous pensez bien que ça ne peut que me plaire.

 



Animatrix en dvd, format 2:35, compatible 4/3 et 16/9. Durée : 90 minutes + bonus multiples avec making of de chaque segment, commentaires audio, reportage sur l'histoire de l'animation japonaise et le développement d'Animatrix, ainsi que du jeu vidéo Enter the matrix.



 

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