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QUANTUM LEAP (CODE QUANTUM) CONCEPT : Nul n'est mieux placé que le principal intéressé, Sam Beckett, pour nous l'exposer : "Tout a commencé à l'époque où je dirigeais une expérience de voyage dans le temps appelée "Code Quantum". Lors de cette expérience, une horloge cosmique déréglée m'a fait passer de l'état de physicien à celui de pilote d'essai — ce qui aurait pu être amusant si j'avais su piloter. Heureusement, je suis aidé par Al, mon ange gardien, qui me suit depuis le début. Malheureusement, Al est un hologramme et je suis le seul à pouvoir communiquer avec lui. Bref, je me promène à travers le temps, passant d'un personnage à l'autre, en essayant de réparer les erreurs du passé. Et j'espère chaque fois que mon prochain saut dans le temps me ramènera chez moi et me rendra mon vrai visage." (texte d'introduction à chaque épisode).
De tous les "gros" producteurs ayant marqué, pour le meilleur et pour le pire, la télévision américaine dans les années 80 (Stephen J. Cannell, Frank Lupo, Aaron Spelling, tous ces noms évocateurs des week-ends nébuleux de notre enfance), le créateur de Quantum Leap (Code Quantum), Donald P. Bellisario est celui qui se prête le plus volontiers à une analyse thématique. D'une série à l'autre, les plus connues étant Magnum et Supercopter, on retrouve des motifs récurrents : la place fondamentale de la famille (notamment les rapports fraternels et la relation père / fils), la fascination pour l'uniforme et le matériel militaires (le supercopter de Supercopter), la guerre du Vietnam comme expérience déterminante, le couple vedette de deux hommes (l'un est directement impliqué dans l'action, l'autre, plus âgé, donnent des conseils : Magnum / Higgins, la sinistre paire Springfellow Hawke / Santini dans Supercopter), et la quête qu'ils mènent pour retrouver un ou plusieurs de leurs proches (Springfellow recherche son frère disparu au Vietnam). Créé en 1989, Quantum Leap est par sa taille (96 épisodes répartis sur cinq saisons) et son ambition (un voyage dans quarante ans d'histoire des États-Unis avec un renouvellement constant des lieux, des situations et des personnages) son œuvre maîtresse. Il y a naturellement réinvesti ses thèmes de prédilection (Al est un officier de marine, Sam retrouvera son frère au Vietnam…), se réservant l'écriture des épisodes clés. Mais les obsessions de Bellisario ne garantissant pas toujours la qualité de ses productions (si Magnum "tient le coup", Supercopter reste franchement détestable), on pouvait avoir quelques craintes à suivre les aventures d'un héros réparant les erreurs du passé. Or, Quantum Leap est une très agréable surprise : c'est même, dans un registre plus grand public, une série aussi décisive que Twin Peaks du point de vue du soin apporté à la réalisation, l'écriture, la direction artistique et l'interprétation. Il n'en reste pas moins que l'adhésion aux tribulations temporelles de Sam Beckett est plus qu'ailleurs une affaire de sensibilité. S'il n'est pas nécessaire de croire aux extraterrestres pour apprécier les enquêtes de Scully et Mulder, le postulat de Quantum Leap peut être dur à avaler. L'investissement émotionnel très fort de Bellisario (il y a glissé nombre de détails autobiographiques et une bonne partie de sa famille y collabore) fait aussi que la série, sans jamais vraiment tomber dans le sentimentalisme, joue plus que toute autre sur les sentiments. Si les scénaristes exploitent avec habileté et humour des paradoxes temporels à la Back to the Future/Retour vers le futur (plus d'une fois, Sam influence les futures célébrités qu'ils croisent), le voyage dans le temps reste avant tout un prétexte pour explorer le maximum de lieux, situations et époques de l'histoire américaine entre 1953 et nos jours (Sam peut se déplacer entre l'année de sa naissance et l'année de son saut dans le temps). Cette exploration est d'abord celle du cinéma et de ses mythologies : de très nombreux épisodes empruntent la voie des genres hollywoodiens (film noir, fantastique, comédie musicale) quand ils ne démarquent pas purement et simplement l'intrigue d'un film précis : le pilote rappelle L'Etoffe des héros, The Color of Truth reprend l'histoire de Miss Daisy et son chauffeur, Moments to live celle de Misery, … (et de nombreux titres d’épisodes sont des détournements de titres de films célèbres : Rebel without a clue, The Wrong Stuff, Play It Again, Seymour ...). La série joue d'un effet-vidéothèque ("tiens, aujourd'hui, c'est l'épisode-Fureur de Vivre") qu'on trouve aussi dans The X-Files où il y a un épisode loup-garou, un épisode à la The Thing… Il n'y a pas que des références au cinéma : Good night, dear heart est un hommage évident à… Twin Peaks. Ces multiples emprunts donnent à la série son caractère particulier : elle n'est pas une série fantastique ou de science-fiction, mais une anthologie des genres les plus divers. C'est également une exploration de l'Amérique et de ses crises. Bellisario a manifestement le souci de faire atterrir Sam là où l'Amérique a mal. Il va au Vietnam, devient un jeune Noir du quartier de Watts pendant les émeutes de 1965, un Indien, etc. La seule fois qu'un bond temporel l'emmène hors de sa période de référence, il se retrouve significativement sur un champ de bataille de la guerre de Sécession, le grand traumatisme de la nation américaine. Mais cette volonté ne va pas sans ambiguïtés ni contradictions. Bellisario a beau vouloir rendre hommage à différents mouvements progressistes (lutte des Noirs, féminisme), les figures de la contre-culture sont parfois égratignées : dans Animal Frat, Sam doit empêcher des manifestants contre la guerre du Vietnam de commettre un attentat ; dans Rebel without a clue, il va demander conseil à Jack Kerouac mais celui-ci est saoul. C'est qu'il ne faut pas compter sur le producteur pour mettre en cause l'Église ou l'armée (dans Nowhere to run, Sam doit secourir un homme dont le fils deviendra un "héros de la guerre du Golfe" — une association de termes plutôt incompatibles). Sur ce point, Quantum Leap est un peu l'anti-X-Files. Dans l'épisode en deux parties où Sam devient Lee Harvey Oswald, Bellisario défend, au mépris du bon sens, la thèse selon laquelle l'assassinat de Kennedy était l'acte d'un homme isolé. En niant ainsi l'existence d'une conspiration dans ce qui est, avec l'affaire Roswell, le fondement des théories paranoïaques de Mulder et ses amis, il indique que pour lui, il n'y a pas de complot. Mais, au fond, cette confiance indéfectible dans les institutions est aussi recevable et arbitraire que le fatalisme de la vision de Chris Carter. En effet, en présentant le mensonge comme universel et constitutif du pouvoir, The X-Files le déleste de son poids politico-économique pour le rendre métaphysique — on n'apprend jamais les raisons profondes des magouilles du gouvernement. Et c'est aussi la dialectique entre ses intentions généreuses et ses aveuglements qui rend Quantum Leap passionnant à suivre et digne d'être étudié. Si, sur le papier, l'idée d'un boy scout blanc trop bon pour être vrai qui résout tous les problèmes (mêmes ceux des Noirs et des Indiens) peut paraître suspecte, la série n'est pas, grâce à son personnage, une ode à l'interventionnisme comme l'était Supercopter. Springfellow Hawk pilotait un hélicoptère à la pointe de la technologie alors que Sam est victime d'une horloge cosmique déréglée : c'est bien différent. Dans un univers télévisuel qui glorifie la maîtrise et la compétence (à oppresser) — Hooker et Rick Hunter savent comment agir avec les criminels, McGyver sait tout faire avec n'importe quoi —, l'inexpérience constante puisque à chaque fois renouvelée de Sam contrebalance ce que l'idée de base — intervenir dans la vie des autres — a de potentiellement désagréable. Ici, la fonction du personnage est indissociable de son incarnation, car Quantum Leap est avant tout l'itinéraire d'un corps : celui, massif, de Scott Bakula. L'acteur se prête, non sans masochisme parfois, à toutes les transformations qu'occasionnent ses sauts dans le temps : il est souvent habillé en femme, ce qui ne lui sied guère, et dans The Wrong Stuff, il est un chimpanzé en couches culottes. Chaque transmutation étant pour Sam une nouvelle naissance, il rend à merveille l'étonnement constant du voyageur dans le temps. Il parvient également, par ses réels talents de danseur, chanteur et cascadeur, à rendre crédible et éminemment sympathique un personnage très théorique sur le papier — Sam Beckett est en effet un prix Nobel de physique parlant couramment plusieurs langues, expert en arts martiaux et pianiste émérite ! Et le jeu exubérant de l’excellent Dean Stockwell dans un rôle pourtant invariant de l’observateur Al ne met que mieux en valeur l’attitude très droite et exempte de second degré dont il ne se dépare jamais, même dans ses incarnations les plus farfelues. Dans le dernier épisode, on comprend que Sam est un ange gardien qui ne retournera jamais chez lui. Ce qui était au départ une hypothèse — c'est, à défaut de la machine qui s'est détraquée, Dieu qui a téléguidé Sam depuis le début de ses actions — est avéré par cet épilogue. La dernière saison, où l’on assiste littéralement à la lutte entre le Bien et le Mal (Sam et Al y affrontent leurs doubles maléfiques), parachève ainsi la composante religieuse qui est primordiale dans l’esprit de la série. Sam se retrouve souvent en relation avec des instances religieuses (il est prêtre dans Leap of faith, rabbin dans Thom Shall Not) et tout concourt à faire de lui une figure christique : sa mission, son parcours, sa bonté infinie, son abnégation, et sa relation au père (Père ?). Dans un des premiers plans du générique, qui est d’ailleurs devenu l’emblème de la série, on le voit dans un halo bleuté, les bras en croix avec une expression extatique, juste avant son premier saut dans le temps. On peut trouver toute cette religiosité pesante, mais elle est assez logique venant d'une série où le héros se nomme Sam Beckett : ainsi, les 96 épisodes composent un gigantesque En attendant God. En définitive, l’élément fantastique a une importance secondaire dans Quantum Leap : il sert surtout à produire une situation (changer la vie) et un personnage purement théoriques capables de satisfaire fantasmatiquement le téléspectateur. La série s'inscrit dans une tradition américaine de fictions exemplaires qui compte aussi bien les films de Frank Capra que Schindler's List de Steven Spielberg (dont le slogan est "Celui qui sauve une vie sauve l'humanité"). Un épisode, It’s a wonderful leap, rend hommage à It's a Wonderful Life ! (La vie est belle) de Capra, et ce n’est que justice, ce film semblant être le modèle conscient de la série : on y retrouve, parmi de nombreuses concordances (les rapports fraternels, la tentation de faire du personnage principal un Christ, …) le même optimisme communicatif et euphorisant, mais aussi des contradictions comparables, et un même volontarisme douloureux à imposer le bien à tout prix — même si le ton général de Quantum Leap est à la comédie, la résolution positive obligatoire n'empêche pas la noirceur de certains épisodes (Dreams, Shock Theater). Dans un très bel épisode, To catch a falling star, Sam tient la vedette d’une adaptation musicale de Don Quichotte. La quête idéaliste du voyageur temporel bienveillant y est mise en abyme, et on peut faire de "The Impossible Dream" ("Le rêve impossible"), titre de la chanson la plus mélancolique, un parfait sous-titre à la série. Thierry Laurent
(ce texte a été initialement publié dans la revue Tausend Augen (n°7, mai 1996) et très légèrement corrigé par son auteur) La série Quantum Leap est actuellement visible sur la chaîne Série club à raison d'un épisode par semaine multi-diffusé en VF . Les amateurs de Quantum Leap doivent se procurer le n°10 de la revue Génération Séries (juin 1994) ou se rendre sur le site officiel français de la série : http://avf.ifrance.com/avf/.
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