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STRANGERS ON A TRAIN (L'INCONNU
DU NORD EXPRESS)
Pacte avec le diable Le maître du suspense déclara à propos de son trente-septième long métrage ceci : "Le point de départ c'est que, si vous serrez la main d'un fou furieux, vous vendez peut-être votre âme au diable...". Coadapté au cinéma par l'écrivain Raymond Chandler d'après un roman de Patricia Highsmith, Strangers on a Train d'Alfred Hitchcock nous fait suivre dans la première scène les pas de deux hommes dans une gare, deux personnes étrangères l'une de l'autre mais destinées à se rencontrer dans le train. Lorsque Bruno Anthony entame dans le rapide une discussion avec son voisin Guy Haines, le jeune champion de tennis, celui-ci ne sait pas encore quels ennuis l'attendent... Très vite, sous des abords aimables et un sourire charmeur, Bruno (joué par l'excellent Robert Walker, disparu prématurément un an après la sortie du film) en vient à parler de la vie privée de Guy (Farley Granger, déjà vu en étudiant assassin dans Rope/La corde du même Hitchcock en 1948), très étalée dans les journaux, lui parle d'Anne Morton, fille de sénateur que Guy épouserait si seulement sa femme voulait divorcer... Bruno invite ensuite son interlocuteur à déjeuner dans son compartiment et Guy finit par accepter bien qu'il trouve Bruno inquiétant et pesant... Ce dernier lui confie qu'il souhaite (réellement) la mort de son père et expose alors son plan diabolique. Avant de descendre du train, le tennisman lui déclare refuser d'y prendre part, mais il a déjà commis deux grosses erreurs : avoir accepté l'invitation et laissé Bruno lui dévoiler les rouages de sa stratégie meurtrière (cela rejoint la réflexion d'Hitchcock en début d'article) et aussi avoir oublié son briquet dans le compartiment de l'individu (qui s'avère être un dangereux psychopathe). Il est trop tard : Bruno assassine l'épouse de Guy sans son consentement puis réclame de lui qu'il exécute sa part du "marché", à savoir tuer son père... Dur, dur pour Guy qui apprend, terrorisé, de la bouche de Bruno lui-même la mort de sa femme et devient bien sûr le suspect numéro un (comment expliquer à la police qu'il connaît le nom du meurtrier ?). Innocence bien ambiguë d'autant qu'il avait crié à Anne au téléphone peu de temps avant le meurtre qu'il voulait étrangler sa femme ! Et ce maudit briquet qui peut faire plonger Guy car Bruno l'a en sa possession... Hitchcock nous invite une nouvelle fois à un sommet de suspense, de peur et de cynisme, dont Bruno et Guy tiennent les rênes. Le premier, séducteur ingénieux et déséquilibré, nous offre quelques scènes de choix, de la prise en filature nocturne de Miriam (intriguée et séduite par Bruno) dans la fête foraine jusqu'à son assassinat, à celle où il fixe Guy lorsqu'il arrive sur le court alors que tous les autres spectateurs suivent la balle du regard de gauche à droite (il me revient alors l'image de Robert De Niro dans Cape Fear/Les nerfs à vif de Martin Scorsese), en passant par la scène où il éclate de rire devant le tableau peint par sa mère et les regards démoniaques qu'il porte à la sœur d'Anne Morton, jouée par Patricia Hitchcock, la fille du cinéaste... Le maître du suspense joue sur les analogies implicites qui existent entre les deux personnages masculins (Bruno incarnant en quelque sorte la face noire et refoulée de Guy), qui donnent lieu à la célèbre séquence du match de tennis que dispute un Guy soucieux, en parallèle avec Bruno essayant désespérément de récupérer le briquet tombé dans la bouche d'égout. La scène finale est tout aussi remarquable. Après l'accueil public décevant de ses derniers films (The Paradine Case/Le procès Paradine en 1947, Under Capricorn/Les amants du Capricorne en 1949, Stage Fright/Le grand alibi en 1950), Alfred Hitchcock retrouve un succès à la hauteur de son génie et entame alors sans doute la meilleure décennie de sa carrière. Emmanuel Coll
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