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3 Spielberg sinon rien


Les films sont chroniqués dans l'ordre de diffusion.

A.I - Intelligence Artificielle

    On ne cesse de redécouvrir A.I bien après sa sortie, loin du vilain duel qui opposait Kubrick à Spielberg (alors, qu'on le rappelle, feu Stanley l'avait confié à Steven bien avant sa disparition). Opposition qui n'a donc plus lieu d'être, tant on se rend compte qu'A.I appartient entièrement à Spielberg et vampirise son cinéma. C'est aussi une nouvelle fois l'occasion de vérifier qu'il prend de la valeur à chaque vision. Plus de place pour le doute, A.I est une oeuvre énorme, d'une puissance bouleversante et destructrice, un film qui nous emmène au bout de notre propre humanité. A.I est tout à la fois :un conte métaphysique se référant à Pinocchio, une aventure initiatique et un sujet de science fiction aux questions morales passionnantes (fonction cognitive, complexe Oedipien). 

    David c'est le petit robot de 11 ans créé pour vouer un amour inconditionnel à ses parents, amour qu'aucun être humain ne saurait lui rendre en retour. Abandonné en forêt, il part à la recherche de la fée bleue qui fera de lui un vrai petit garçon. Et il voyage sans fin, de la "foire à la chair" ou un méca constate la bêtise cyclique de notre espèce ; "L'histoire ne fait que se répéter" (parallèle évident avec l'Holocauste), jusqu'à Manatthan là où les lions pleurent, puis au fond de l'océan en captivité avec son fidèle Teddy (ours en peluche inoubliable) priant inlassablement la Fée Bleue de faire de lui un être de chair et de sang, "Please make me a real boy", finit-il par implorer. 

    Le héros traverse les étoiles, les âges, toujours fixé sur son objectif, prisonnier des glaces, afin de retrouvé sa maman. David n'est qu'un prototype, modèle d'une chaîne de fabrication permettant à des parents d'adopter un enfant méca. A la fin, pourtant, il devient unique, dernier et précieux vestige de "l'image" de l'homme, empreinte immuable de notre passage sur cette petite planète. Pendant deux heures durant, David s'est vu tout refuser. Dans la dernière partie ses fantasmes se réalisent de manière fantomatique (maison hors de l'espace temps, relatif à la psyché), illusion d'un bonheur modelé (sa mère Monica est clonée) par des mécas archéologues qui le découvre après deux milles ans de congelation. De de cette histoire, Steven Spielberg tire des plans émotionnels tétanisant, enveloppés par la lumière séraphique de Janusz Kaminski et un score en état de grâce de John Williams. 

    A.I, c'est la grande aventure intérieure ou comment l'ambiguïté et la complexité de nos sentiments face à nos créations nous renvoient à nous même. David est le miroir "réel" de la projection de nos angoisses, la solitude, le mépris, le rejet, la peur de ne pas être aimé, l'incapacité de chérir quelqu'un. C'est cette quête d'amour éternel qui est le cœur du film. Savais t'on que les robots aussi pouvaient être suicidaire et dépérir du manque d'affection ? Que l'apaisement finalement recherché n'est qu'un simple mais inestimable "Je t'aime" ? Cette dernière image abyssale (chambre matriciel) atteint une telle pureté dans la mise à nue des sentiments qu'elle transcende l'inconscient affectif pour y demeurer longuement. Après une telle expérience difficile de se remettre sur pieds pour la suite. A.I est peut-être le plus beau film fragile au monde. Cédric Gentaz

 


Minority Report

    En 1999, Steven Spielberg travaille d'arrache pied à la pré-production de Minority report, adapté librement d'une courte nouvelle de Philip K. Dick. Il réunit des scientifiques experts afin qu'ils débattent et crédibilisent la vision futuriste du Washington de 2054 (automobiles magnétiques, pubs interactives, journaux update en direct). Mais le tournage sera retardé car la mort de Stanley Kubrick oblige Spielberg à respecter spirituellement la demande de son défunt ami en portant A.I à l'écran. 

    En véritable démiurge, le maître enchaîne donc avec une efficacité peu commune sur ses deux énormes projets (alors qu'il termine la post prod' d'A.I il entame le tournage de Minority Report). Le résultat est un ébouriffant déchaînement créatif, sur une intrigue combinant le thriller sophistiqué (manipulations, poursuites) et torturé (la perte inexplicable d'un enfant) à de grands arcs philosophiques (inéluctable conséquence de nos actes, avenir prédéfini, restriction du libre arbitre). Une leçon de mise en scène. Le montage est percutant, alternant les visions abstraites puis nets, les rejouant sur le mode futur puis présent, permettant une étude distanciée passionnante (inversion de cadre, perte de repère géographique propre à l'inconscient). 

    Ce véritable écrin noir renvoie autant à Brian De Palma (voyeurisme, plan séquence), qu'à Alfred Hitchcock (La mort aux trousses) et John Huston, soutenu par les gris profonds de Janusk Kaminski, et le score strié de John Williams rendant hommage à Bernard Hermann. A sa sortie Minority représentait la parfaite réponse à la politique réac du gouvernement Bush, il reste plus que jamais d'actualité. Sur le pouvoir manipulateur de l'image, de sa mise en scène, du "faux" par son "non questionnement", tout ce qui est vu n'est pas forcément vrai : "au royaume des aveugles, les borgnes sont rois." Le parcours de John Anderton joué par Tom Cruise est purement mythologique. Au départ, il ne comprend pas la vision  d'Agatha : "Can you see ?". Pour cela il devra faire l'expérience de la cécité, changer littéralement ses yeux et son regard afin de trouvé la vérité.

    Plus personnellement, sur un plan thématique , Minority est un parfait prolongement de A.I, avec le deuil impossible du héros. A la question "où est le petit garçon d'Anderton ?", Spielberg avait répondu un film plus tôt. Il est au-delà de l'image et du temps, perdu, car il a depuis longtemps rejoint le royaume des rêves. "Il y avait tellement d'amour dans cette maison", soupire Aghata devant John et sa femme effondrés devant les prédictions de l'avenir qu'aurait dû avoir leur enfant. Se reconquérir tout d'abord, c'est aussi apaiser l'autre. Juste avant son arrestation, John le dira de nouveau à son ex épouse : "Je t'aime". La finalité était la même pour ce diptyque de science fiction inclassable, novateur et expérimental. Cédric Gentaz

 


Rencontres du 3ème type

    "tou-di-du-dou-doum", cinq notes qui ont permis à Steven Spielberg et John Williams, après Les dents de la mer en 1977, de nous ouvrir la porte des étoiles. La programmation de Recontres du 3ème type (RD3T) sur Canal + est un évènement car il s'agit de la version définitive du metteur en scène, jamais diffusée auparavant à la tv, seulement en dvd. Qu'est-ce qui a disparu ou été ajouté du montage d'origine de 1977 et de sa réexploitation de 1980 ? 

    Tout d'abord la coupe du plan (ajouté en 80) au final du film où Dreyfuss pénétrait à l'intérieur du vaisseau mère. Ce plan amputait pas mal de la magie du mystère de la découverte vers l'inconnu. C'est ensuite l'ajout de deux scènes. La première, celle ou Roy Neary (Richard Dreyfuss), pète un câble devant ses voisins ahuris et défonce son jardin, travaux de déconstruction pour bâtir une montagne qui l'obsède dans son salon. La seconde est plus anecdotique mais narrativement intéressante. Il s'agit d'une conférence de presse de l'US Air force afin de démentir officiellement toute apparition ou manifestation d'OVNI. François Truffaut joue l'ufologue français Claude Lacombe qui dirige les opérations scientifiques et militaires qui mèneront à la rencontre du 3eme type. C'est aussi lui qui découvrira, lors d'un voyage en Inde, les fameuses notes (celles que chantent les Indoux) et qui aura l'idée de les combiner aux signes, idée prodigieuse. Car qu'est-ce que le cinéma si ce n'est le son et les couleurs ? Un média fusionnel où le premier répond au second et vice-versa. Spielberg démontre ainsi une idée peu banale mais évidente :le langage est transcendé par l'universalité sonores (cinq notes) et visuels (des couleurs), bien au-delà de notre sphère. En cela la parole devient superflus à travers l'utilisation d'outils de communications primaires, basiquement compréhensible, brillant. 

    Le réalisateur en profite au passage pour écorcher "l'american way of life" en montrant que la famille moyenne américaine est vraiment insupportable (femme futile, enfants pénibles), le mari ne servant qu'à ramener la paie (fonction utilitaire) en fin de mois. L'obsession se retrouve une nouvelle fois au cœur du récit,. Notons que déjà à l'époque, Pinocchio y tenait une place particulière, puisque Neary ne cesse de vouloir emmener ses gosses en vain à l'une des projections. Comme tout héros Spielbergien qui se respecte, Dreyfuss continue de poursuivre son rêve, trouver cette montagne, car il a clairement été choisi sur une départementale déserte lors de sa rencontre du 1er type (observation d'ovni). Il fut soudain éclairé par la lumière qui jaillit des ténèbres pour s'abattre sur lui (son visage est marqué). Il y a quelque chose qui dépasse le simple cadre de la science fiction pour toucher au divin. 

    Rencontres du 3ème type est un poème, une symphonie de sensations où le temps finit par devenir espace, ouvrant la voûte céleste pour nous permettre de contempler avec innocence sa parade, ses lumières dans le lointain, sa lune, ses astres et sa majestueuse infinie. Comme en cent, magique ! Cédric Gentaz

 

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