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PÈRE, FILS
« L’histoire, c’est la passion des fils qui voudraient comprendre les pères » Pier Paolo Pasolini, Le Pornographe. Un
père passe…et manque Second volet de la trilogie amorcée en 1997 avec Mère et Fils, le dernier film d’Alexandre Sokourov frappe par sa maîtrise et sa beauté formelle à couper le souffle.
A travers les liens fusionnels qui unissent un père à sa progéniture, le cinéaste russe explore les zones poreuses de la conscience et du rêve. Le film s’ouvre sur une bouche distordue par un cri tout à la fois de jouissance et de douleur. L’étreinte, de nature incestueuse, renvoie inévitablement au tableau de Munch (Le Cri) et évoque dans un même mouvement l’acte de vie et de mort. Le père incarne cette ambivalence. Donneur de vie, il condamne aussi sa progéniture à la finitude. Toute l’intensité douloureuse du film repose sur ce postulat. La solitude devient constitutive des rapports filiaux, puisque le fils survit à son géniteur. « Le père est toujours seul » confie le jeune fils à un camarade.
Dès lors, la juxtaposition figure le mieux ce qui prévaut aux relations filiales. C’est le sens de la disparition de la conjonction de coordination initialement contenue dans le titre original. De Père et Fils, un glissement s’est opéré au profit d’un significatif Père, Fils. Radicalisation et épure d’autant plus intéressantes que Sokourov donne à voir à l’écran ce hiatus fondamental. Les personnages cohabitent dans le cadre, mais bien souvent ils sont isolés. Le père, vraisemblablement décédé, vit à travers le souvenir de son fils qui use de « la sorcellerie évocatoire du verbe » pour le ranimer. Est-ce une projection mentale, un fantasme dont le fils est le dépositaire ? S’agit-il d’un fantôme qui hante l’espace déréalisé du film ?
Le fils est un poète. Sa parole féconde la fiction, réinvente le cadre et abolit ses limites. Le fils, en évoquant son père, l’invoque, l’interpelle hors champ. L’espace filmique complexe se fonde lui aussi sur la juxtaposition de différents espaces temps, créant une dimension onirique. Par la force de son verbe, le fils déplace ses interlocuteurs et le spectateur dans des lieux aux contours imprécis. Entre les ruelles fantomatiques de Lisbonne et de Saint-Pétersbourg, fleurons de la culture occidentale, les personnages déambulent, s’aiment et se perdent. Une planche, jetée entre deux édifices, figure les allers retours entre une réalité, par ailleurs, très mentalisée et le rêve. Cette même planche matérialise encore le lien indéfectible entre le père et le fils. C’est l’équivalent à l’écran, de la virgule qui sépare, mais en même temps unit, les deux instances contenues dans le titre.
Père, Fils ou l’éloge de la transmission ? Non. Chez Sokourov, il y a de la douleur d’être né. Dans le film, le père a quasiment l’âge de son fils. Une licence poétique (une anomalie pour d’autres) fondée sur deux possibles interprétatifs. Le premier, retenu par le réalisateur, tient en ce que le fils est un père en devenir, en somme, un miroir tendu à son géniteur. Dans une seconde lecture, le fils a figé cette image idéale du père dans la vigueur de sa jeunesse. C’est ainsi qu’il se le remémore.
Œuvre envoûtante, autant que déconcertante, Père, Fils appartient résolument à la modernité. Les références picturales, l’usage discret de la musique électronique, les expérimentations formelles placent ce film, à la beauté fulgurante, du côté de l’art contemporain appréhendé comme la somme d’expériences artistiques passées. L’art et le temps travaillaient d’ailleurs déjà en creux L’Arche Russe, précédent film du réalisateur. Père, Fils s’entreprend comme un voyage magnifique, à l’issue duquel vie et mort sont réconciliées. Pour peu que le spectateur accepte de s’aventurer sur ces rives… Sandrine Marques
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