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2006, Belgique/Luxembourg/France, de Joachim
Lafosse, avec Isabelle Huppet, Jérémie et Yannick Rénier, Kris Cuppens,
Patreick Descamps, Raphaëlle Lubansu...
Pitch François
et Thierry, deux frères jumeaux incapables de couper le cordon avec leur mère,
vivent avec elle, Pascale, dans leur ferme belge. Pascale, de son côté, vit
toujours une relation houleuse avec son ex-mari. Son amant décide que la
situation a assez duré et conseille à son amoureuse de tout plaquer et de
racheter une maison d’hôtes dans les Alpes. François et Thierry entrent
alors en conflit direct avec leur mère, puis avec l’amant de celle-ci. Face
à cette pression, Pascale fuit sans laisser de traces. Les deux jumeaux se
mettent alors à se déchirer…
L'un change, l'autre pas Si d'aucuns l'appréhendent comme tel avant de le découvrir, Nue propriété n'a rien d'un premier film, il ne l'est d'ailleurs pas puisqu'il s'agit du troisième long métrage de Joachim Lafosse. Après un court remarqué (Tribu en 2001) auquel succédèrent deux longs, Folie privée et Ça rend heureux, Joachim Lafosse étend son casting (impeccable sur toute la ligne, avec mention très bien pour Kris Cuppens et Patrick Descamps) sur des figures "bankable", Isabelle Huppert en tête. Armé d'une équipe fidèle dont Kris Cuppens est indéniablement le fer de lance, Joachim Lafosse se démarque du cinéma qui pouvait lui faire de l'ombre, sur le papier, celui des frères Dardenne (remerciement au générique). Nue propriété n'a pourtant pas pour projet d'avancer à la rencontre de l'humanité fragilisée par le monde. On touche d'ailleurs plutôt ici au contraire. L'expression du titre, terme juridique désignant le statut dans lequel le titulaire d'un droit de propriété se retrouve perclus, ne pouvant jouir ou percevoir le fruit d'une vente immobilière, montre combien l'aberrante machine administrative intéresse autant le scénariste réalisateur que l'impasse humaine. Nue propriété balance entre la liberté que confère le droit et le blocage auquel il peut conduire. Reliés malgré eux par le gémellité, François et Thierry, la vingtaine largement consommée, vivent encore chez et au crochet de leur mère, divorcée convaincue d'un mari auquel elle reproche le pire. Cinématographiquement, cette triade fait corps. Le parti pris du plan séquence tourné en plan large et caméra pivotant régulièrement sur son axe lorsque cela est nécessaire ne cache cependant pas quelques tensions verbales. Face à ses deux fils, Pascale ne fait pas le poids. Moqueries, chamailleries, toutes les excuses sont bonnes pour masquer l'exercice du pouvoir masculin dont semblent avoir hérité les jumeaux. La rupture du plan unique et séquence surgit lorsque le désaccord, celui de vendre la maison familiale, explose. Pascale aspire à changer de vie et, désormais suffisamment âgés pour voler de leur propres ailes, Thierry, le fort en tête du duo s'y oppose envers et contre tout. Prétexte d'héritage, camouflage derrière l'idée de patrimoine familiale. De fait, les éléments invoqués marquent la peur, celle d'une liberté offerte à Pascale. Mère elle est, mère elle devrait rester. Du naturel (le 2 contre 1... bataille perdue d'avance), l'on bascule alors au pourrissement de la triade. Mais ne l'était-elle pas déjà de l'intérieur ? Les faux jumeaux en deviennent de vrais ennemis, l'un est agacé par le bruit de l'autre, son regard, ses remarques. L'autre ne supporte plus la respiration de l'un, ses faits et gestes. La notion de don ou d'échange n'existe plus, si tant est qu'elle ait existé un jour. Les rapports fraternels implosent. Malgré l'espace des lieux, la maison familiale est entourée de nature, Joachim Lafosse traite son sujet comme un huis clos mental. Dès le plan séquence d'ouverture, tout est dit. Pascale veut s'émanciper, plaire avec sa nuisette et, du haut de sa cinquantaine qui amuse ses deux progénitures cyniques, espérer un avenir face à elle alors qu'on ne lui propose qu'un passé immobile et inutile. Thierry et François passeront de la moquerie à un rôle plus mythique, celui d'Abel et Caïn. Fait-on l'expérience de soi à travers l'autre ? Si c'est le cas, le visage des deux frères cachait depuis le départ une laideur inconsidérée par leur mère. Finit toujours par arriver le moment où Caïn cherche Abel pour le plomber. Le ver était dans le fruit dès le départ. La pomme est consommée. Film d'un réalisateur talentueux, Nue propriété laisse des traces sur le spectateur, tant par l'exécution radieuse de ses acteurs que par ses partis pris de mise en scène, précis et d'une grande subtilité. Anne Ségolène
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