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États-Unis, 2006, de
Clint Eastwood, avec Takumi Bando, Ken Watanabe, Kazunari Ninomiya, Ryo Kase,
Hiroshi Watanabe, Takeshi Ihara...
Pitch : En 1945, les armées américaine et japonaise
s'affrontent sur l'île d'Iwo Jima. Quelques décennies plus tard, des
centaines de lettres sont extraites de cette terre aride, permettant enfin de
donner un nom, un visage, une voix à ces hommes ainsi qu'à leur
extraordinaire commandant. Les soldats japonais envoyés à Iwo Jima savaient
que leurs chances de survie étaient quasi nulles. Animé d'une volonté
implacable, leur chef, le général Kuribayashi, exploita ingénieusement la
nature du terrain, transformant ainsi la défaite éclair annoncée en 40
jours d'héroïques combats. Près de 7000 soldats américains et plus de 20
000 Japonais ont perdu la vie à Iwo Jima...
Le général de l'armée morte Annoncée lors de la sortie de Flags of our Fathers (La mémoire de nos pères) comme son pendant japonais, Letters From Iwo Jima n'a pas rencontré la même réussite au box-office français. S'il eut été plus judicieux d'exploiter en salles les deux films dans la foulée comme ce fut par exemple le cas d'Election 1 et 2 de Johnny To, cette rentrée cinématographique 2007 permet de revenir sur Letters From Iwo Jima et de lui rendre justice à travers sa sortie dvd. Non seulement ce second volet n'a pas à rougir devant Flags of our Fathers mais en plus il en propose un approfondissement inédit. Changement de regard, de point de vue, passage de la lumière (le flash de la photographie autour de laquelle se déploie le premier film) à l'ombre, voire l'obscurité dans laquelle s'enferme un peuple avant la défaite annocée. Distinguée dès 2007 par le Golden Globe du meilleur film en langue étrangère, la Warner Bros a porté avec conviction ce projet atypique de Clint Eastwood et l'accompagne aujourd'hui dans sa seconde vie (voire les suppléments du dvd). Si l'on sait que le récent diptyque réalisé par Quentin Tarantino (Death Proof) et Roberto Rodriguez (Planet Terror) sera sans doute rentabilisé par sa prochaine exploitation dvd, il convient de souhaiter à Letters From Iwo Jima le même destin tant son audace cinématographique l'élève déjà au rang d'incontournable classique dans le genre du film de guerre. Revoir aujourd'hui le film permet de s'en convaincre. Letters From Iwo Jima parvient même à transcender les défauts dont pouvaient souffrir Flags of our Fathers. Tout d'abord l'idée caricaturale d'un fantasme collectif sur lequel reposait le film (celui d'une Nation, l'Amérique, s'unissant autour d'un mensonge) s'opposant ici à l'approche réaliste de l'issue des combats devant lesquels les soldats japonais se savent d'entrée condamnés. Ensuite le refus du manichéisme puisque des similitudes entre les soldats japonais et américains sont opérés par le biais du personnage du général Kuribayashi qui a voyagé aux États-Unis, Eastwood prône son évident antimilitarisme. Letters From Iwo Jima ne serait donc pas un film de guerre qui réfléchit sur l'inutilité des combats mais sur la proximité ou ressemblance des soldats (ici japonais ou américains) qui se doivent de porter la raison de leur peuple au bout de leur fusil ; remarquable séquence où une discussion s'engage entre un prisonnier américain et le lieutenant-colonel Nishi qui, comme son général, a lui aussi visité les États-Unis. Mais Clint Eastwood va plus loin. Soutenu par Staven Spielberg, heureux réalisateur de Saving Private Ryan (Il faut sauver le soldat Ryan), il fait de son projet un objet non identifié dans l'univers du film de guerre, le débarrassant du point de vue national américain et en privilégiant quasiment intégralement la langue japonaise. L'objet filmique Letters From Iwo Jima devient symboliquement une métaphore de la défaite japonaise à travers sa sortie décalée six mois après celle de Flags of our Fathers. Défaite annoncée par le distributeur au box-office, Letters From Iwo Jima peut enfin aujourd'hui prendre sa revanche. Soutenu haut et fort par les Cahiers du Cinéma (voire le numéro 620 du mois de février 2007), eastwoodiens convaincus comme nous le sommes, Letters From Iwo Jima n'apparaît pas comme le sacrifice de Flags of our Fathers mais son indispensable pendant obscur, sa face cachée. Letters est tout ce que Flags n'est pas : modeste, en retrait, à hauteur d'homme et d'humanité et non d'une nation qui fantasme son histoire civile. Le spectateur en devient un compagnon des derniers instants. Le classicisme de la mythologie estwoodienne laisse ici quasiment place au filmage d'un reportage sur les décors du film avant qu'ils n'accueillent les combats ; vaste plage désaffectée mais déjà habitée par les fantômes ; promenade solitaire vers le mont Suribachi transfiguré en mont Golgotha. Bref, Letters From Iwo Jima n'est pas que le contrechamp obscur de Flags of our Fathers et sa photo devient parfois caravagienne, le faisant quitter l'ombre pour atteindre la lumière. Conservant en lui le visage du premier volet, le second film d'Eastwood autour de la bataille d'Iwo Jima prend le visage d'un documentaire sur la fatalité, tel le merveilleux court métrage de Dreyer, Ils attrapèrent le bac. En se tournant vers l'autre face de la bataille, celle émanant des souvenirs perdus remontant à la surface soixante années après l'issue de la guerre grâce à la découverte des lettres, Clint Eastwood marche sur l'autre versant du cinéma américain, celui de la fusion avec l'autre. Le réalisateur s'oppose ici au classicisme des scènes de combats de Flags of our Fathers qui reposent sur une représentation fantasmée. L'esprit moderne apparaît dans Letters à travers le reportage mené sur l'attente, l'appréhension des soldats japonais et le caractère absurde que finit par prendre l'imminence des combats dont chacun connaît l'issue mais aussi la contemplation des lieux où règne la sérénité avant le bruit et la fureur. Eastwood se range derrière Kurosawa qui opposait dès Sugata Sanshiro, son premier film, l'ère ancienne prônant la force et le recours au suicide en cas d'échec à celle, nouvelle, préférant la vie. La scène du suicide collectif est à cet égard exemplaire. Terrés au fond d'une grotte, un groupe de soldats refuse d'attendre l'ennemi et tour à tour, chacun dégoupille sa grenade. Une voix résonne, celle de la raison et la lumière surgit. Clint Eastwood n'y apparaît plus comme cinéaste américain mais universel. Si à travers les différents flashes back, l'écriture des lettres garantit ici la transmission d'une trace de la vie de ces milliers hommes résignés à mourir, découvrir le film en dvd poussera le cinéphile à espérer le voir un jour sur grand écran dans une soirée consacrée au diptyque d'Iwo Jima. Le dernier film de Clint Eastwood ne relève pas du chant funèbre mais de celui, élégiaque, qui résonne encore longtemps après la dernière image. Michel Marques
suppléments : coulisses du film avec Clint Eastwood ; acteurs du film ; photographie du film ; première au Budo-Kann de Tokyo ; conférence de presse ; bande annonce. © 2007 Warner Bros. Entertainement Europe
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