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INTIMACY (INTIMITÉ)
La fille du mercredi L'Ours d'or décerné cette année à Berlin à Intimacy fut plus que mérité. Le film de Patrice Chéreau va, en effet, au-delà d'un bon film. En y mettant les pieds, on entre vraiment dans la catégorie des chef-d'œuvres. Mise en scène, direction d'acteurs, scénario, montage, musique, tout y est parfait. Patrice Chéreau emballe, surprend le spectateur, le rend heureux en le secouant. Dès son amorce, le film nous laisse découvrir une histoire déjà commencée, celle de Jay et Claire (qui n'ont alors aucun prénom). Claire frappe à la porte de Jay, ils s'observent à peine, ne disent mot et font l'amour. Le rituel se reproduit plusieurs fois, toujours le mercredi après-midi, et le metteur en scène nous entraîne alors à en savoir plus. La notion de degré de savoir est d'ailleurs au centre du film. Que voulons-nous, pour nous-mêmes, pour nos vies, ceux qui la traversent ? En avons-nous au moins conscience ? Cette question, tous les personnages du film semblent se la poser : la maîtresse, l'amant, le mari sciemment trompé, le collègue homosexuel de Jay, son ami de toujours. La relation entre Jay et Claire offre d'ailleurs à tous une expérience, vue de plus au moins loin, expérience à laquelle participe aussi le spectateur. On ne ressort pas d'Intimacy indemne. Peu après la découverte des protagonistes, le film nous propose quelques flash-back nous apprenant que Jay vient de quitter son épouse et ses deux enfants sur un coup de tête. Jay supervise un pub depuis six années, boulot temporaire pensait-il, et ne semble pas encore s'être accompli. Étrangement, c'est sa relation avec l'inconnue du mercredi qui va lui permettre de s'accomplir, de se transcender. Jay va voyager en lui, voyager vers l'autre, cette femme qui ne lui demande rien d'autre qu'une présence sexuelle durant quelques minutes ou heures à fréquences hebdomadaires. Subtilement et maître en la matière, Patrice Chéreau réalise aussi un film sur la notion de mise en scène. Qui met en scène qui ? Durant une magnifique séquence, Jay poursuit sans se faire voir celle qui commence à l'intriguer. Subitement, il la perd de vue. c'est alors au tour de Claire de l'apercevoir et de livrer un sublime et jouissif sourire (l'un des plus beaux vu au cinéma ces vingt dernières années plus riche que tout discours). A son tour, elle le suit. En fin de parcours, elle découvre qu'il se rend dans un pub, là où elle joue chaque semaine du Tennessee Williams (La ménagerie de verre) ou du Joyce et où son mari ne cesse de l'attendre. Elle est alors prise à son propre piège. L'étau se resserre. La force de Chéreau qui vient du théâtre, ce lieu du corps et de la voix, est de ne pas faire un film théâtral mais purement cinématographique. Pendant pratiquement toute la durée de l'intrigue , les amants ne se parlent pas. Chacun dilapide alors ses mots (ces inutiles !) avec d'autres gens ; Jay au travail et dans sa quête d'information sur Claire, cette dernière en jouant, en récitant ses rôles. Ce qu'ils font pourtant le mieux, c'est se taire, être amants. Une nuit, Jay rencontre une autre femme, bien plus jeune que lui, bien trop bavarde pour lui. On palpe déjà son regret, sa participation feinte à un coït inutile (ce dernier ne sera d'ailleurs pas montré). Magistralement, Patrice Chéreau n'oublie pas comme l'a démontré Godard que l'amour est un travail. Claire se donne à Jay comme elle s'offre à la scène, les mots remplaçant les soupirs. Ses rendez-vous à heures quasi fixes, Jay les vit aussi comme un travail qui lui deviendrait indispensable. Lorsque Claire ne se présente d'ailleurs pas un mercredi, on observe l'amant comme forcé au chômage et à l'attente dépressive. Magistralement, Chéreau nous amène pas à pas vers une séquence où les amants vont devoir restituer leur parole, voir leur langage submerger leur âme. Cette autre superbe séquence exclut le mari trompé qui n'a plus droit au chapitre mais conservera pourtant sa place. Le film s'achève comme il a commencé, dans le silence des corps qui s'observent et se livrent en totalité l'un à l'autre. Un ultime sublime don que le spectateur emporte avec lui. Michel Marques
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