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Pour ce chef-d'œuvre, un minimum de deux articles s'imposaient

GERRY
U.S.A., 2002, de Gus Van Sant, avec Matt Damon, Casey Affleck.
Pitch : Deux hommes, jeunes et se prénommant tout deux Gerry, s'offre une promenade dans le désert. Ils s'y perdent et commencent à errer...

 

La géographie du plan

"I'm leaving."

    S'il fut réalisé comme le premier tableau d'un diptyque, Gerry n'a rien du brouillon d'Elephant. Tourné avant ce dernier, il n'a pourtant recouvert les écrans français que le 3 mars 2004. Ne cachons pas que la palme d'or décernée à Elephant en 2003 a permis le déblocage de sa diffusion et sauvé le film du mépris que constituait son inadmissible mise à l'écart. La sortie prévue en juin 2004 de Mala Noche, le premier film de Gus van Sant, réalisé en 1985 et toujours inédit en France, doit d'ailleurs les mêmes égards au succès

    S'il nous est parvenu par la petite porte, Gerry s'impose pourtant comme le chef-d'œuvre d'un cinéaste en pleine possession de ses moyens. Le film de Gus van Sant tient, de plus, une place fondamentale dans l'engagement passionnel du SITE du CINÉPHILE et nous permet avec Sang et or, le nouveau film de Jafar Panahi sorti une semaine plus tôt, de prononcer une véritable profession de foi. 

    Gerry fut tourné en 26 jours, avec une équipe réduite et un budget dérisoire. Utilisant de manière bénéfique ses conditions de tournages, comme un Kiarostami intègre la censure iranienne dans son mode d'expression, Gus van Sant nous livre bien plus qu'un simple film. Le réalisateur retourne à la source de l'expression cinématographique et nous rappelle que le cinéma commence par l'espace et la dynamique du plan qui, à lui seul, raconte déjà une histoire. Gerry épuise les possibilités physiques et narratives de chacun d'entre eux. Prisonniers au sein d'un espace-temps souvent continu (les plans séquences), les deux personnages du film épuisent toutes les possibilités qu'offre la grammaire cinématographique. Tous les mouvements d'appareil (des panoramiques aux travellings, en passant par l'accompagnement à la steadicam) sont passés en revue et s'avèrent porteur de sens dans l'économie narrative. Mais s'il doit beaucoup au cinéma des origines (on pense souvent au Nosferatu de Murnau), Gerry prouve à travers le remarquable travail établi sur l'espace sonore qu'il s'inscrit de plain-pied dans la contemporanéité. Si Gus van Sant réalise un travail quasiment plastique, c'est avant tout à partir des sons qu'il mélange jusqu'à la composition. Les deux musiques d'Arvo Pärt (Springel Springel et Fur Alina) qui caressent le film ne donnent pas l'impression d'avoir été quant à elles composées pour le film (ce ne fut d'ailleurs pas le cas), mais c'est le film qui semble créé pour la musique. Van Sant prend ici beaucoup d'avance sur ses collègues contemporains. 

    Le réalisateur de Finding Forrester nous convainc aussi que l'épuisement d'un plan et de ses possibilités passe avant tout par celui du corps. Plus le film avance, moins l'espace visuel a d'importance et plus les visages et mouvements de Matt Damon ou Casey Affleck deviennent les vrais paysages. Puisque selon la phrase du poète, "un coup de dés, jamais n'abolira le hasard", les deux corps de nos héros font les frais de leur prétention initiale, de leur mépris mais aussi négligence (aucune gourde ni sac ne sont emportés pour la randonnée). A travers ces derniers aspects, le film fait son entrée dans la zone du mythologique. Les deux héros se confrontent alors au fur et à mesure de leur odyssée à des épreuves de plus en plus contraignantes physiquement et moralement. Et si du mythe il est tout d'abord question à travers le personnage de Casey Affleck qui joue à avoir "conquis Thèbes", en refermant ses invisibles pans de murs, le labyrinthe affirmera au fil des séquences (des épreuves, aventures) qu'il se joue à son tour des incrédules.

    L'image du double (deux personnages s'appelant Gerry comme s'ils n'en composaient finalement qu'un seul) hante tout le film et s'articule aussi à la zone du mythologique. Les deux personnages en perdent leur individualité. A force d'être répété, le prénom "Gerry" perd de sa substance, résonnant et se perdant tel un écho. En américain, Gerry signifie "raté" ou "Ducon" et nous indique à travers sa prononciation que l'on a finalement affaire à n'importe qui, un être insignifiant. D'une certaine matière, le film impose aussi ses séquences comme des mythes cinématographiques avec qui il faudra désormais compter. 

    Gus van Sant réalise donc un film sans personnage ou du moins des êtres totalement dépourvus d'identité. Son protagoniste, c'est le spectateur qu'il convie dès le troisième plan du film au voyage ; sur la musique naissante d'Arvo Pärt, la caméra suit tout d'abord une voiture, le contre-champ nous montre ensuite le conducteur (Affleck) et son accompagnateur (Damon), enfin un troisième plan sur la route nous invite à prendre place dans la voiture et à nous identifier aux deux héros qui ne font déjà plus qu'un. S'apparentant d'entrée à une marche funèbre, la musique d'Arvo Pärt nous indique qu'il faudra payer de notre personne et, que si seuls le soleil et la mort ne peuvent se regarder dans les yeux, il faudra finir par les baisser ou les clore. Gerry , le meilleur film de la décennie a failli ne jamais sortir. Le mythe nous a pourtant été accessible. Michel Marques

 

Un deuxième article ci-dessous

 

Le désert des Tartares

    Avec Gerry, Gus Van Sant revient à un cinéma placé sous le signe de l'indépendance farouche de ses débuts, l'installant comme un des auteurs américain les plus singuliers de sa génération. L'argument de ce dernier opus est des plus minces : deux jeunes gens, tous deux prénommés Gerry, partent pour une balade dans le désert, s'y égarent. Les journées défilent et leur errance se transforme en un acte de survie des plus tragiques, au fur et à mesure qu'ils s'enfoncent toujours plus profondément dans ce décor hostile. 

    D'emblée, le récit s'inscrit dans un registre symbolique et métaphorique. Qu'est-ce que ces jeunes gens sont venus chercher dans le désert ? Eux-mêmes semblent avoir oublié l'objet de leur quête, au moment précis où ils prennent la décision de s'écarter de la route balisée fréquentée par les touristes. 

    Se tenir en marge semble être le leitmotiv des héros de Gus Van Sant, ce qui les caractérise ontologiquement. Cela renvoie également à la démarche artistique toute personnelle de Van Sant, auteur affranchi du système et de ses contraintes, excellant dans la description des minorités. 

    Si elle est funeste pour les personnages, cette " sortie de route " marque, dans la carrière de Van Sant, une parenthèse régénératrice de son cinéma. La caméra magnifie les paysages désertiques d'une Amérique des origines. Les territoires vierges, à peine fertilisés par les dialogues énigmatiques des personnages, s'offrent dans leur pureté et leur diversité. 

    Van Sant filme le désert comme un personnage à part entière. La mise en scène, en surface dénuée d'effets, est en réalité des plus élaborées. Van Sant réalise de véritables prouesses visuelles, comme un long plan serré sur les profils butés des jeunes garçons, marchant côte à côte et du même pas forcé. Ou bien encore, les plans hallucinés où les silhouettes fantomatiques des personnages se découpent sur le sable blanc. 

    La durée n'effraie pas Van Sant et ce parti pris filmique se justifie en ce que le temps constitue un véritable enjeu dramatique. Le cinéaste filme la course des nuages et multiplie les plans séquences, renforçant l'impression de dilatation du temps. Tous ces éléments contribuent à rendre le film d'autant plus hypnotique qu'il est servi par l'envoûtante musique d'Arvo Pärt. Ce choix musical est des plus judicieux. C'est une musique de l'éternel recommencement, qui semble se déployer dans l'indifférence du temps et la complicité du silence qui unit les personnages. Cette simplicité, cette sérénité lumineuse sont chargées d'une dimension mystique. 

    L'absurde et l'humour participent aussi de l'étrangeté de ce film ovni. Les personnages devisent jusqu'à plus soif sur la meilleure façon de sauter d'un rocher, versant dans l'irrationnel. Un autre échange (au naturel déconcertant ; Van Sant excelle dans ce registre) porte sur un jeu de civilisation. Casey Affleck confie être arrivé au point culminant du jeu, quand il a vu toute sa société s'effondrer à cause… d'un cheval indompté. Ses paroles, des plus métaphoriques (ne serait-ce pas chacun des personnages ?), sont à relier avec les séquences sur lesquelles s'ouvre et se referme le film : une route serpentine, filmée depuis l'habitacle d'une voiture, défile. C'est la séquence d'ouverture, marquant le passage du civilisé au primitif, symbolisé par le désert. L'ultime plan du film voit le retour meurtri à la société. Tout comme chez Buzatti, les personnages de Van Sant semblent être venus dans le désert pour se confronter à leur propre finitude. Le spectateur n'en ressort pas indemne… Sandrine Marques

 

 

 

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quelques sites pour poursuivre la route

www.filmdeculte.com  Hkcinemagic  http://analysefilmique.free.fr  www.revue-eclipses.com  Écrans pour Nuits Blanches