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France, 2006, de Bruno Dumont, avec Samuel Boidin, Adélaïde Leroux, Henri Crétel...
Pitch : Dans les Flandres, Demester
partage sa vie entre sa ferme et les balades avec Barbe, son amie d'enfance.
Il l'aime secrètement et douloureusement, acceptant d'elle le peu qu'elle lui
donne. Avec d'autres jeunes, Demester part comme soldat à la guerre dans un
pays lointain. La barbarie, la camaraderie et la peur, transforment Demester
en guerrier. Au fil des saisons, seule, Barbe attend le retour des soldats et
dépérit. L'amour immense qu'éprouve Demester pour Barbe le sauvera-t-il ?
Ecce amore
Bruno Dumont n'aurait sans nul doute pas
livré son Flandres dans l'état où il surgit
aujourd'hui s'il n'était passé auparavant par l'expérience du chaos
rencontrée dans 29
Palms, film répudié par beaucoup et même à tort par son
auteur. Le précédent film de Bruno Dumont a au moins prouvé une fois pour
toute, à qui ne voulait pas l'entendre, qu'il n'était pas LE cinéaste
du Nord. Sa réinscription aujourd'hui dans le décor des Flandres n'apparaît
donc pas comme un retour aux sources mais une poursuite de sa recherche
autour de l'âme humaine et de ses inexprimables ou redoutables désirs.
En cela, Flandres
s'élabore sur une expérience, tant pour le héros que pour le spectateur.
Bien après la découverte du film, la trace laissée continue de se
d'avancer, évolue encore, se précise. Dès l'amorce du film, quelque chose
d'enfouie gronde derrière les silences. Sous le bruissement du vent, les étendues
de paysages et de ciel nous regardent et nous interrogent. Pourquoi ceux qui
ont reçu "leur lettre" comme Demester (nom quasiment mythique qui
se passe de prénom comme tous les personnages masculins du film) ont-ils décider de
partir vers la guerre ? Pour fuir une grisaille ? Sans doute pas.
Comprendre qui ils sont ? Pas encore mais la chose finira par être possible.
Partir pour changer de regard et comprendre à qui l'on tient. Les héros
masculins de Dumont souffrent naturellement d'une myopie de l'âme et se
doivent d'aller au bout d'eux-mêmes pour en guérir.
Flandres est
construit sur deux espaces que tout pourrait opposer. D'un côté les
Flandres campagnardes et de l'autre le terrain des conflits en milieux
arides et désertiques. Les nuages et la terre des Flandres sont filmés
comme les étendues de sable ou de ciel d'une probable Afrique blanche.
L'horreur de la guerre fait remonter à la surface les pulsions enfouies au
fond de chacun. La torture intérieure se joue sur les deux théâtres. La
rencontre du pire (le meurtre, le viol, l'abandon) permet au final au héros
de se libérer de son mutisme et de recouvrir le silence de mots pour
accomplir son réel désir d'union et de fusion avec Barbe. C'est elle qui
fera la liaison entre les deux espaces, n'ayant nullement besoin de voyager
pour voir et comprendre ce qui s'y est joué. Personnage fort et
remarquablement incarné par Adélaïde Leroux, révélation incontestable
du film, il fait avancer à grand pas le cinéma de Dumont, pour qui
l'humain n'est pas un être seul au monde mais doit s'achever à travers la
construction d'une relation.
Flandres
prend finalement l'attrait d'un voyage intérieur initiatique qui apprendra
au héros à dire "je t'aime". Bien que l'univers du film semble y
échapper, il repose sur la notion de progrès. Demester se transfigure,
passe du silence à la déclaration d'amour en 1h30. L'objectif du film
consiste à consommer le raccord. Lorsque Barbe s'offre au désir chronométré
des deux héros rivaux, c'est pour être avec eux. Lorsque ceux-ci profitent
de ce qu'elle leur tend, c'est avant tout pour eux-mêmes. La trajectoire du
film visera donc la soudure. Relier le ciel et la terre des Flandres à ceux
du sud, permettre à deux êtres de fusionner en esprit, de ne faire plus
qu'un. Inutile cependant de chercher le pictural dans
les images de Dumont, de Ruysdael à De Staël en passant par Maluda. Les
aplats des plans généraux du réalisateur filmant l'environnement
sont l'expression d'une souffrance qui se passe de mots ou de figuration.
La composition d'acteur de Samuel Boidin
prouvent toute la richesse du travail de Dumont. La performance (à l'américaine)
d'acteur ne s'y exprime pas mais laisse place à une rencontre entre
l'acteur non-professionnelle et son personnage, l'ensemble orchestré, et
non pas commandé, par le réalisateur. Cette relation ressemble à celle
que le réalisateur peut entretenir avec son spectateur si tant est que ce
dernier daigne s'adonner à à une rencontre. Le spectateur qui ira voir Flandres
saura prendre ses responsabilités et récoltera autant du film qu'il saura
lui donner de lui-même. Flandres est une
rencontre qui s'adresse moins à la raison qu'au sensible. On ne prend
pas le film de Bruno Dumont entre ses mains mais on peut tenter de
l'approcher. Flandres s'impose dores et déjà
comme l'une des cinq plus belle richesse cinématographique de l'année. Michel
Marques
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